Thiago Navarro n’existe pas, et son tube prouve qu’on s’est toujours moqué de qui chante
Un chanteur créé par IA et des millions d’écoutes en disent moins sur la machine que sur nous : l’auditeur suit la chanson, l’industrie lui doit un étiquetage honnête.
Image générée par IA
Peut-on tomber sous le charme d’une voix sans gorge ? Apparemment, des millions de personnes le peuvent. Thiago Navarro, un chanteur qui n’existe pas, a une chanson virale et une polémique en bonne et due forme.
Les faits, tels que les donne la documentation: El Caribe rapporte que Navarro est un personnage artistique numérique créé par l’auteur-compositeur et créateur de contenu vénézuélien Anier Cruz, qui a eu recours à l’IA. Le tube s’intitule « Bonito, Bonito » et, selon le quotidien péruvien El Comercio, il cumule des millions d’écoutes et enchante autant qu’il lasse son public.
C’est la chanson qui a gagné, et cela ne devrait plus nous surprendre
La réaction facile est l’indignation: un faux chanteur bat de vrais musiciens. Nous pensons que c’est passer à côté du sujet. La pop a toujours été un jeu de personnages construits, et les auditeurs aiment depuis longtemps des voix liées à des histoires qu’ils ne pouvaient pas vérifier. Ce qui se propage sur les vidéos courtes, c’est un refrain, pas une biographie.
Les chiffres le confirment. Une enquête Deezer-Ipsos menée auprès de 9 000 personnes dans huit pays, citée par The Conversation, a montré que 97 % d’entre elles ne distinguaient pas une musique entièrement générée par IA d’une musique humaine. Si presque personne n’entend la différence, « le public préfère les humains » est un slogan rassurant, pas un fait mesuré.
La thèse s’impose donc: les gens se soucient de la chanson. Mais ce n’est que la moitié de l’histoire.
Se soucier de la chanson, ce n’est pas se moquer de la vérité
Le même article de The Conversation décrit la suite. Les internautes étaient souvent surpris d’apprendre qu’une reprise virale était de l’IA, et leurs sentiments positifs, selon l’article, basculaient brusquement une fois informés. L’un d’eux a écrit que cela sonnait merveilleusement, mais qu’il ne pouvait pas soutenir une IA qui s’empare des industries créatives. Le plaisir vient d’abord, le malaise moral arrive avec la révélation.
Cette séquence est le problème. Certains auditeurs rejettent clairement la musique par IA en tant que telle, mais nous soupçonnons que beaucoup plus réagissent au fait d’avoir été laissés dans l’ignorance. Et aujourd’hui, la charge de la détection pèse sur eux. L’article note que la plupart des plateformes n’ont pas d’étiquetage clair de l’IA et que Spotify a esquissé des changements de gouvernance tout en laissant largement la musique par IA accumuler des écoutes sans mention.
Navarro est, en un sens, la version sage. La presse dit ouvertement qu’il s’agit d’IA, et Univision a même pu s’entretenir avec son créateur. Comparez avec The Velvet Sundown qui, d’après The Guardian, a nié être de l’IA avant de l’admettre, après avoir dépassé le million d’écoutes sur Spotify en quelques semaines. La transparence ne devrait pas dépendre de l’humeur du créateur.
Étiquetez, puis laissez le marché trancher
Des voix de l’industrie le demandent déjà. Dans cet article du Guardian, Sophie Jones, du BPI, soutient un étiquetage clair des contenus uniquement générés par IA, et Aurélien Hérault, de Deezer, estime que les plateformes doivent informer les utilisateurs, sans exclure de retirer l’étiquette si l’IA devient un « instrument » accepté. Cette dernière nuance est juste, à notre avis: une étiquette pour un artiste entièrement synthétique, ce n’est pas un badge sur chaque titre ayant utilisé un mastering par IA.
Nous irions plus loin qu’un vague avertissement. Une étiquette utile devrait indiquer si la voix, la composition et l’image sont synthétiques, car « généré par IA » recouvre aussi bien des outils de mixage assistés que d’un personnage qui n’a jamais respiré. Les auditeurs peuvent ensuite faire ce qu’ils font toujours: hausser les épaules, ou appuyer sur lecture.
Il reste des questions ouvertes auxquelles la documentation ne permet pas de répondre, comme les données d’entraînement des outils de Navarro ou la licence de la chanson. Cela compte, car dans l’article du Guardian, Liz Pelly avertit que des artistes indépendants pourraient être exploités par ceux qui se cachent derrière des projets d’IA entraînés sur leur musique.
Notre verdict: n’ayez pas honte d’aimer « Bonito, Bonito ». Soyez agacé si vous avez dû apprendre par un titre de presse que le chanteur est faux. La machine n’a trompé personne ici; c’est l’absence d’étiquettes qui pourrait le faire.
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